Pour en finir définitivement avec les apartés

En 18 ans de jeu de rôle, s’il est une pratique que j’ai quasiment banni de mes tables, c’est bien l’aparté. Pourtant, quand j’ai la chance de pouvoir repasser de l’autre côté de l’écran, je constate qu’elle est toujours de mises dans pas mal de groupes. L’aparté fait-il partie de l’ADN du jeu de rôle? Est-ce un outil indispensable ou une mauvaise habitude? Voyons cela de plus près…

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Définition

Pour bien démarrer, voici ce que j’entends par aparté: je parle ici d’un moment pendant la partie où le MJ prend un ou plusieurs joueurs à part et joue quelques temps avec eux tandis que le reste de la table attend son retour. J’ai déjà vu l’inverse, où presque toute la tablée est invitée à sortir de la pièce tandis que le MJ reste avec un seul joueur à la table.

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Les avantages

Je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. J’ai bien conscience que les apartés apportent parfois à la partie, et qu’il peut s’agir d’un outil intéressant. Le MJ peut ainsi diviser l’information entre les joueurs et les forcer ainsi à collaborer plus encore. Il peut également créer des scènes cocasses où les joueurs croient différentes choses, ont une vision différent d’un même événement. Cependant, je crois surtout qu’il permet de flatter l’ego du joueur qui reste seul avec le MJ qui a droit à 100% de son attention, qui a le droit de jouer son personnage à fond et de développer son background. De tous les apartés dont j’ai été témoin, une majorité étaient à l’initiative du joueur qui désire se la jouer perso, en savoir plus que les autres, voire, horreur ultime, fomenter des coups bas contre ses compagnons. Et là moi je dis stop! Pour ça, il y a les jeux vidéo…

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Les inconvénients

Nous y voilà. La colonne des « moins ».

Je pense que nous serons tous d’accord pour dire que le jeu de rôle est une activité de groupe. L’essence du jeu est que le groupe de personnages face corps contre les obstacles que le MJ place sur leur route. Ces obstacles pouvant être des énigmes, des enquêtes, des scènes de roleplay, des adversaires, etc. Ma vision des choses est bien claire: le jeu de rôle se joue en groupe, on se sert les coudes et on ne se tire pas dans les pattes. Je n’aime pas du tout qu’un joueur se lance dans un complot pour nuire à ses compagnons. Bien sûr, certains jeux encouragent les petits secrets et on pourrait penser qu’ils rendent le jeu perso indispensable. Je pense ici à Vampire, par exemple, ou aux petites magouilles entre PJ de princes démons ennemis à In Nomine Satanis. Et bien même dans ces jeux, je reste allergique au jeu perso. Il n’y a guère qu’à Paranoïa, où les objectifs divergents des divers personnages sont l’essence même du jeu, où je pourrais tolérer de telles pratiques. Tout cela pour dire que si on veut renforcer la cohésion du groupe, faire des apartés avec certains joueurs (en réalité, il s’agit bien souvent du même joueur en manque de spotlights) n’est sans doute pas une bonne option. Voilà pour un premier désavantage des apartés.

Pensez maintenant aux joueurs qui restent à la table pendant que vous emmenez Fabrice dans le hall pour lui faire jouer une scène perso. La première minute, ils vont discuter du scénario, peut-être faire le point ou lancer quelques idées. La deuxième minute, ils vont tenter de deviner ce que vous dites à Fabrice. La troisième minute sera dédiée aux blagues salaces sur ce que vous faites à Fabrice. Et le fou rire passé, ils discuteront du dernier épisode de Doctor Who avant de critiquer les performances des participants de The Voice avant de dériver vers leurs super plans pour le week-end. A ce moment ça ne fait que cinq minutes que vous avez quitté la pièce. Revenez dix minutes plus tard, et vous en retrouvez deux en train de jouer à FIFA 2012 sur votre PlayStation, un troisième au téléphone avec sa copine et les deux derniers qui débattent vertement pour décider une bonne fois pour toute si Végéta est plus fort que Songoku. Fabrice et vous revenez dans la pièce, toujours immergé à fond dans le scénario, et il vous faut de longues minutes pour rassembler tout le monde et les replonger dans l’histoire (« Attends, je mène 3-2 et il reste que trois minutes »)… Deuxième inconvénient, donc.

Un autre: le rythme est capital dans une partie de jeu de rôle. Je déteste les parties molles où rien ne se passe au moins autant que les apartés. Ces derniers sont un merveilleux outil pour casser le rythme. Et lorsqu’il est brisé, c’est excessivement difficile de le remettre en place. Non seulement vous devrez rappeler au groupe où ils en étaient, mais en plus vous devrez relancer une machine grippée…

apartéÇa ne s’arrête pas là. Je l’ai déjà mentionné, la plupart des apartés ont toujours lieu avec le même joueur qui désire être sous les lumières. Ce joueur est donc 100% du temps en compagnie du MJ, et les autres uniquement 75%. Injuste, non? Le groupe pourrait finir par vous en vouloir, par jalouser le petit privilégié. Leur implication pourrait en souffrir. Et pire, ils pourraient utiliser le temps pendant lequel vous les laissez seuls pour comploter contre votre chou-chou ou contre votre scénario. On a vu des campagnes, et des groupes, péricliter pour moins que ça…

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Concluons

Vous l’aurez compris, à ma table, point d’aparté. Ou alors seulement quand cela est absolument nécessaire, et maximum deux minutes (avant l’allumage de la PlayStation). Les quelques rares avantages ne compensent pas les inconvénients de la technique, et je préfère grandement préserver l’immersion et le rythme plutôt que de laisser le plaisir à un joueur de prendre le pas sur le groupe. Reste que si une information doit être réservée à un joueur, un petit papier marche tout aussi bien. Et quand un personnage est seul lors d’une scène, rien n’empêche les autres de regarder, à condition qu’il n’influent pas sur son déroulement et qu’ils ne soufflent pas des idées au joueur qui est seul. Une petite piqûre de rappel suffit souvent à remettre les choses en place.

Je terminerai en disant que si votre groupe use des apartés et que cela fonctionne pour vous, alors surtout ne changez rien. Ce n’est pas parce que je n’aimerais pas être à votre table qu’elle est moins bonne qu’une autre. Chacun sa façon de jouer, et elles sont toutes valables…


4 responses to “Pour en finir définitivement avec les apartés

  • Stéphane Gallay (@stephanegallay)

    Je suis aussi dans la catégorie des anti-apartés après en avoir abusé. Même si certains personnages ont leurs petits secrets, on s’arrange pour utiliser d’autres méthodes pour les jouer et, dans les cas où des choses se passent à l’écart des autres personnages, les joueurs sont souvent assez matures pour passer outre.

    Et puis, suivant les genres, il est même rigolo d’utiliser un « aparté MJ », c’est-à-dire une scène qui montre ce qui se passe hors de vue des joueurs, genre un monologue du grand méchant ou les conséquences hors champ des actions des PJ.

  • jezekiel

    Tu as conçus ton article sur ton parti pris.

    Si tes joueurs sont dissipés quand tu produis ton aparté, c’est qu’ils n’étaient pas immergés au départ selon moi (mais bon, on le sait, chaque table crée son humeur bien particulière ^^ )

    J’utilise ce moyen de jeu depuis toujours (même pendant des conventions où le bruit ambiant est une entrave à l’immersion et la concentration) et quand je reviens, mes joueurs ont toujours des trucs à me proposer pour avancer dans le scénar.

    Ils discutent de ce qu’ils peuvent faire dans la suite.

    Quand j’invite un joueur à l’écart, c’est que j’ai crée une situation qui l’impose. Je pose donc le terrain pour que tous y trouvent leur compte.
    Mon rôle de conteur (MJ) est de contrôler les différents aspects du jeu, ça implique les apartés. C’est moi qui les produit. Quand un joueur en demande, je m’accorde le temps nécessaire pour rendre cette « pause » invisible.

    Pour moi, ça crée une bulle privilégiée pour un joueur un peu en retrait par exemple et ça invite les autres à se poser des questions sur ce qui arrive à ce joueur, du coup le remette dans le jeu.
    Dans le cas du joueur en demande d’attention, je passe au petit papiers, généralement ça suffit.

    J’ai employé ce principe au FIJ de cette année avec beaucoup de succès.
    Aussi bien sur Cthulhu que sur Vampire. J’ai même eu pratiquement deux tables sur vampire et aucune des deux n’était dissipée, bien au contraire !

    Au besoin ça permet une pause WC ou bouffe tranquille si jamais ça dure mais c’est rare (en tout cas j’évite pour ne pas subir ce que tu décris)

    Bref l’aparté c’est bien, mais faut savoir s’en servir sinon c’est nul.
    Évidemment ça demande de la pratique…

    • Etienne

      C’est certain, cet article ne défend que ma vision des choses, ma façon d’animer et mon expérience. Je n’ai pas la prétention d’avoir la science infuse, ni de faire changer d’avis ceux qui, comme toi, pratiquent l’aparté sans y voir de soucis. J’essaie juste de faire réfléchir ceux qui constatent dans leurs parties que les apartés causent des problèmes. Visiblement pour toi ça fonctionne très bien, alors évidemment, ne change rien!

      En tout cas merci de m’avoir lu…

  • Sandrine

    Mon groupe ne pratique pas l’aparté. En tous cas pour le moment et ça marche très bien comme ça. Du moins du point de vue de la jeune rôliste que je suis 😉

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